Emma Barthère

Fabienne Campelli

Emma Barthère

Par Pat'Rich

C’est une artiste discrète, assez timide, presque mystérieuse. Elle est céramiste, tailleuse sur pierre, son atelier est chez elle, à Granville. Il contient ce que l’on appelle en terme artistique un « faux bazar organisé », comme beaucoup elle s’excuse de ne pas vivre dans une galerie alors que ce n’est pas du tout ce que j’imagine d’une sculptrice !
Elle a voulu faire ça depuis toute jeune, mais on l’a dissuadé alors elle a fait de la finance. Mais elle est revenue progressivement à son idée avec des cours du soir, puis lorsqu’elle a vraiment mordu, avec la formation « Terre et feu » à Paris. « Tu veux manger quelque chose ? » Clin d’oeil allusif d’Emma à l’article d’Antirouille #27 (décembre 2016 ! 5 ans déjà). Le Bosq a bien coulé depuis, mais il n’a pu voir, en glissant, anonyme, dans son passage souterrain, les affichages XXL avec lesquels Emma a vêtu des murs granvillais, revêtu des façades et même habillé le cadavre de la Banque de France. C’est en association avec l’affichiste Patrick Schmitt qu’est créé le collectif XXL, en 2017 : du street art photo dans la ville corsaire avec la femme sur le pont et non plus seulement en figure de proue. Pour Emma, une femme est libre, souveraine, puissante, une sorcière moderne, et la rue est supérieure à une galerie pour lui rendre hommage, pour renouveler son image, la pérenniser dans sa splendeur qui n’est pas que dans sa plastique. « J’avais envie de donner à voir des corps féminins, des femmes qu’on ne montre pas habituellement. Dans notre société, le jeunisme ambiant est dévastateur pour les femmes, cela relève d’une construction sociale où la femme, passée un certain âge, perd sa légitimité sociale, elle n’est plus désirable et par là même devient invisible. » Et ça fonctionne : dans les photos d’Emma, la poésie de l’image l’emporte en beauté sur les corps féminins trop parfaits que nous impose la société. Indispensable poésie dans nos collectivités perverties où il est si difficile de faire des choix sans être sous influence. Mais je m’égare là, redonnons la parole à l’artiste. « C’est un projet qui peut s’adapter à divers évènements, qui peut s’exporter. L’idéal serait un partenariat avec la ville ; c’est pour Granville une valeur ajoutée dont la municipalité ne s’est pas [encore ?] emparée. C’est dommage, mais on ne lâche rien, d’autant plus qu’une autre ville a retenu, elle, notre proposition, à l’occasion d’un appel à projet dans le cadre d’un parcours culturel au sein de la ville de Vernon. » L’actu pour Emma, c’est MANGER UN PEU DE TERRE, son dernier projet, nouvelle quête qui va enfanter HOMO BESTIA. Alors là, je vous invite à vous rendre sur le site d’Emma [ emmabarthere.com ] pour appréhender toute la finalité de cette série de photos qui met en scène une confrontation à soi-même, attendre une métamorphose et trouver un rite de passage. Pour HOMO BESTIA, qui se veut donc la continuité de MANGER UN PEU DE TERRE, permettez- moi de vous citer un passage du texte d’Emma sur son site : « La conscience des désastres écologiques et des limites de notre société industrielle fait naître le besoin de nous sentir réadaptés au monde et pacifiés avec le vivant. » Doit-on y voir une analogie de pensée avec Franz Kafka dans sa nouvelle LA METAMORPHOSE, où la transformation en insecte du personnage principal génère celle de tout son entourage ? Les photos d’Emma sont assez saisissantes et invitent à feuilleter un bestiaire mi humain, mi animal ; elles nous incitent à chercher en nous cet animal, afin de faire renaitre l’harmonie universelle et notre place dans un monde plus spirituel. Il semble qu’un point commun dans l’oeuvre photographique d’Emma soit un mysticisme philosophique ; son rôle d’intercession entre nous-même et notre esprit n’en fait-il pas une chamane dans une société qui se perd elle-même ?